Conclusion

Partir pour mieux rester?

L’exil allemand du XIXè siècle à 1945 au prisme du transnational

Journée d’études internationale

29 novembre 2013 – Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3

Au coeur des communications présentées dans la journée d’étude ‘Partir pour mieux rester’ le 29 novembre 2013, il y a l’interrogation fondamentale du déroulement des interactions entre l’ ‘‘ici’’, l’ ‘‘ailleurs’’ et un ‘‘troisième espace’’ qui prend de nombreuses formes. Le titre renvoie aux participants à ces interactions : les individus ou les groupes exilés des pays de langue allemande entre le XIXe siècle et 1945. Il convient de revenir sur le sens de ces bornes chronologiques : au XIXè siècle, la nation existe sous la forme symbolique de la nation en devenir, tandis que dans les années 1933-1945, l’État allemand, dans l’expansion de son emprise politique, ne coïncide plus avec l’idée de nation pour l’ensemble de ses membres, idée que ceux qui sont poussés au départ choisissent d’emporter ou non en héritage. C’est ce choix que la question ‘Partir pour mieux rester ?’ a permis de mettre en avant. Les exilés sont définis comme des acteurs transnationaux, hors des schémas traditionnels du destin subi et de l’évaluation de leur capacité ou non à s’acclimater dans un ‘‘pays d’accueil’’. Comme le rappelle Nancy Green, cette notion, tout comme celle de ‘‘pays d’origine’’, est certes toujours présente comme élément catégorisant dans les recherches sur le transnational, qui prônent pourtant le dépassement du national. Mais une fois cette restriction posée, on voit l’intérêt présenté par une prise de conscience des transnationalismes passés, jusqu’alors obscurcis par les enjeux nationaux, tout en gardant bien présente à l’esprit l’idée que ces enjeux d’ordre national, ces rapports de force, politiques, sociaux et culturels, ont servi de cadre aux circulations. Il s’agit d’opérer un déplacement herméneutique : au lieu de mettre l’accent sur les identités construites par la migration, il est intéressant de développer des outils pour penser les identités construites ‘‘en migration’’.

On ne peut que se réjouir de l’ouverture des champs d’investigation grâce à l’approche transnationale, et de l’opportunité, dans cette journée, d’aborder les travaux sur l’exil germanophone du XIXe à 1945 dans une perspective résolument réflexive. Les études germaniques, tout comme l’histoire culturelle transnationale, sont au seuil d’un renouvellement historiographique dont il convient de se demander comment le rendre opérationnel sur la durée. Dominique Pestre écrivait récemment dans la Revue d’anthropologie des connaissances que le transnationalisme ‘‘décentre le regard vers les flux eux-mêmes, les circulations, les intermédiaires’’.  L’idée sous-jacente des communications présentées au cours de cette journée est une médiation active, des exilés dans la formation d’un espace liminaire.

L’introduction par Joachim Schlör a évoqué comment certaines familles juives allemandes se préparaient au départ, dans l’Allemagne des années 1930, en étudiant et en dessinant des cartes de leur trajet, concrétisation du parcours entre ‘‘ici’’ et ‘‘ailleurs’’. On peut y voir une projection, une anticipation des flux qui vont être engendrés par l’exil. L’espace intermédiaire qui prend forme sur les cartes est la trace d’un lien préservé avec le point de départ. Ainsi, en opposition aux associations d’idées traditionnelles de rupture, de déchirement dans les situations d’exil, les recherches sur le transnational introduisent une réflexion sur l’activation d’un espace de dialogue.

PANEL 1 : Le ‘‘troisième espace’’

Plaidant pour l’inclusion de la question de l’exil dans une reconsidération de l’histoire de la Suisse, Kristina Schulz nous incite à aller au-delà des discours qui font de la Suisse un pays de transit. Les outils du transnational permettront de prendre en compte ceux qui, malgré tout, sont bel et bien restés et se sont retrouvés dotés d’une certaine agency, qu’il conviendra d’étudier au sein d’une collaboration avec l’histoire sociale, dans un corpus de sources encore trop peu exploitées.

L’étude de la perception de soi dans un espace transnational permet aussi de sortir du cadre habituel de la conscience de soi de l’exilé : comme l’a montré Patrick Farges, la construction identitaire de certains Juifs allemands émigrés en Palestine dans les années 1930,  répondait autant à l’urgence de leur situation nouvelle qu’à l’inculcation de comportements genrés qui gardent la trace de leur origine.

La formation et la préservation d’un espace de seuil peut se produire à différentes échelles, comme l’a montré Susanne Hohler dans la micro-histoire de la ville de Harbin, en Mandchourie, qui nous rappelle qu’il faut penser le transnationalisme dans l’espace, certes, mais aussi dans le temps, puisque plusieurs vagues successives d’exilés et de réfugiés forment ce troisième espace déjà cosmopolite à la base, où l’idée d’un exil comme appropriation d’une nouvelle identité culturelle s’avère donc inopérante, d’autant plus que la communauté juive pluréiforme de Harbin ne fut qu’éphémère.

PANEL 2 : Transnationalisme en art et en littérature

L’espace transnational est autant un espace concret qu’un champ symbolique, de mémoire, ou d’émulation artistique. Les activités culturelles transnationales prennent des formes multiples. La presse d’exil par exemple, loin de créer une enclave culturelle au coeur du pays d’accueil, peut être un médiateur puissant entre les différents groupes sociaux. Jennifer Borrmann analyse la critique de film dans Aufbau et le Pariser Tageblatt comme médium d’un transfert culturel, dans lequel les auteurs puisent pour le lectorat exilé des références dans le familier et le nouveau, apportant ainsi, en plus d’une conscience communautaire hybride, un éclairage instructif sur la vie, les usages, les mentalités des structures d’accueil.

Hybride est un adjectif qui s’applique aussi aux formes littéraires issues d’une réflexion transnationale, comme l’illustre la présentation par Aurélie Julien d’Austerlitz de Max Sebald : le texte devient un lieu d’échange linguistique et culturel, un ‘‘texte-mémorial’’ dont la position d’entre-deux permet de formuler l’expérience d’un passé transnational au-delà les traumatismes d’une époque. La modernité d’Austerlitz tient au fait qu’il échappe aux outils d’analyse littéraire qui envisagent les oeuvres en termes de nationalité. L’objet livre est inclassable dans les catégories littéraires traditionnelles, et l’écriture elle-même se nourrit d’ambiguité.

Une ambiguité singulière entre objet concret et portée symbolique se retrouve dans les études récentes dans le domaine de l’histoire de l’art portant sur les pratiques de collection et de muséalisation, par exemple chez les Randlords d’Afrique du Sud étudiés par Anna-Carolin Augustin, Randlords dont la mobilité migratoire s’accompagne d’une volonté d’ancrage culturel fort à travers la constitution d’un capital artistique symbolique. On peut même y observer un phénomène de renversement de la polarité entre centre et périphérie, puisque, vers la fin du XIXe siècle, Johannesburg devient le lieu passager d’appréciation d’une avant-garde artistique négligée par l’Europe.

PANEL 3 : Enjeux politiques du transnational

La variété des communications reflète la diversité qui s’ouvre à la recherche grâce au transnational et permet de transcender, sans l’abolir, les limites du national qui, pour les pays de langue allemande dans la période considérée, forme un cadre interprétatif plus ou moins arbitraire, perçu graduellement comme inopérant ou partiellement insatisfaisant. La réévaluation du national comme concept d’interprétation a notamment eu lieu dans les études germaniques grâce aux travaux de Michel Espagne et Michael Werner sur les transferts culturels franco-allemands. La configuration franco-allemande est justement au coeur de l’étude des Deutscher Jakobiner menée par Stefan Luboschik : l’engagement transnational devient l’attribut principal de ces acteurs politiques germanophones inspirés par les idéaux français de la Révolution, qui participent par un discours performatif sur la nation aux débats sur la formulation encore balbutiante d’un paradigme national dans les États de langue allemande.

La construction d’un paradigme est également le sujet de la communication de Laurent Dedryvère sur la réception de l’oeuvre de Friedrich Gerstäcker : il interroge le rapport des communautés de langue allemande implantées à l’étranger au cours du XIXe siècle à leur propre identité. L’introduction d’une grande distance géographique conduit les acteurs transnationaux à repenser des modèles qui étaient jusqu’alors considérés comme acquis ou évidents, grâce à l’espace de projection offert par la littérature populaire de Gerstäcker, et fait apparaitre par contraste des caractéristiques nationales dont il faut renégocier la pertinence dans le contexte d’accueil. L’écrivain patriote cherche à formuler une identité nationale idéale alors que l’idée d’une nation unie n’est pas encore réglée pour les ‘‘Allemands’’.

Renégociation, transmission, circulation, sont autant de fils directeurs de cette journée, dont nous espérons qu’elle aura ouvert, sur ces bases, de nouvelles pistes de recherches de plusieurs sortes. Il s’agit désormais de parcourir à nouveau les pistes de sujets familiers avec un regard neuf, ou de s’engager dans de nouvelles pistes, en créant des combinaisons et des rapprochements thématiques en dehors des balises fixées par le cadre habituel des études sur l’exil.

Emilie Oléron Evans

(Université Sorbonne Nouvelle – Paris III / Queen Mary, University of London)

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